25 novembre 2021

Au corps de l’entreprise : Ad Valoris s’entretient avec Patrice Duchemin, sociologue de la vie quotidienne

S’il n‘est pas de la responsabilité de l’entreprise d’assurer le bonheur de ses salariés, veiller à leur bien-être est devenu indispensable depuis qu’un virus est venu rebattre les cartes…

Un nouveau monde
La crise sanitaire a tenu les salariés à distance. Contraints de rester chez eux, ils furent réduits à des visages sur des écrans, n’apparaissant et ne pouvant prendre la parole que si d’autres l’avaient décidé. Une forme nouvelle d’aliénation. Après avoir assisté à la transformation des sites de production en page Internet, des dossiers papier en dossiers à cliquer et avoir vu les bureaux passer de l’état de pièces à celui de meubles pour finir synonymes d’écrans, le temps de l’homme était venu de disparaître physiquement, fruit d’un long processus de dématérialisation et de digitalisation. Le prix de la modernité.

Maintenant que c’est au tour du virus d’être tenu à distance et que les salariés retrouvent le chemin de leurs habitudes, comment s’étonner que les entreprises multiplient les petites attentions à leur endroit pour tenter de les réincarner ? Certains se sont trouvés si bien loin d’elles qu’ils n’éprouvent plus vraiment le besoin de revenir quelques mois en arrière. D’autres ont de nouvelles attentes, en particulier sur l’aménagement de leurs conditions de travail ou la manière dont ils sont considérés. L’entreprise doit produire de nouveaux imaginaires pour affirmer son désir de changement. Le monde d’après ne peut pas ressembler à celui d’avant. L’attention portée à l’humain sera son point de différence majeur.

Un autre bien-être
Désireuses de participer à la transformation des villes, des entreprises mettent des vélos à la disposition de leurs salariés. Place au vélotafeur comme nouvelle incarnation du travailleur. Elles leur offrent aussi des accès illimités à des salles de sport car, après de longs mois passés sur un canapé, le besoin de bouger se fait ressentir. Convaincues de l’attention qu’ils portent désormais à leurs assiettes, elles leur proposent des repas équilibrés, parfois made in local et livrés au domicile de leurs télétravailleurs. Des réflexions sont menées sur la manière d’être de ceux qui restent derrière leur écran toute la journée : les bureaux s’ajustent au point de permettre de travailler debout, des fauteuils ergonomiques sont suggérés à ceux qui ne veulent plus travailler sur une des chaises de leur salle à manger, les bonnes postures sont autant encouragées que les bons comportements. On a même vu, cet été, une tentative de cabines « Amazen », imaginées par qui l’on devine, pour permettre aux travailleurs de ses entrepôts de se relaxer durant leurs pauses. L’initiative fut vite raillée. En aurait-il été de même si une autre marque en avait été à l’origine ?

Après le confinement, le bien-être dans l’entreprise ne peut plus se réduire à la désignation d’un chief happiness officer, à la création d’une terrasse paysagée ou à l’installation d’un baby-foot. L’enjeu est désormais celui du corps qu’il faut reconquérir. Une manière de se souvenir que le bien-être, c’est d’abord être bien dans son corps. Le corps des salariés comme enjeu du corps salarial.

Le corps comme capital
Les corps avaient disparu du monde du travail pour ne plus exister que par leur apparence sur les réseaux sociaux. Les voilà de retour. Sans doute parce qu’ils ont souffert et furent mis à l’épreuve durant de nombreux mois. Sans doute, aussi, parce que la nécessité de porter attention aux autres est maintenant installée dans nos consciences. Au moment où l’entreprise, souvent contestée (green-washing, manque d’engagement, rentabilité conduisant au burn-out…) est en quête de nouveaux récits, assurer le bien-être de ses salariés en veillant à leurs corps pourrait bien l’aider à en construire un.

La situation vient finalement nous rappeler que notre corps est un capital. À titre personnel, nous le savons depuis longtemps tant les marques viennent nous le rappeler, mais l’entreprise l’avait un peu oublié. Demain, il n’est pas impossible que sa modernité et son engagement se mesurent aussi à la bonne santé, à la résistance et à la sportivité de ses salariés. L’esprit start-up, si désiré et porteur d’un nouveau modèle économique, n’est-il pas déjà dominé par l’image d’une jeunesse affûtée et agile en baskets et sweats à capuche ? Un corps sain dans une entreprise saine, qui pourrait être contre ?

Patrice Duchemin
Sociologue de la vie quotidienne
Auteur du Pouvoir des imaginaires (Ed. Arkhé)

Patrice Duchemin est sociologue de la vie quotidienne. Il élabore pour des agences et des annonceurs des stratégies de communication intégrant la compréhension socio-culturelle des individus. Il conçoit aussi des lettres de veille sur les mutations des comportements de consommation, fondées sur le repérage de « micro-faits ». Parmi elles, l’Oeil de l’Observatoire Cetelem, la lettre mensuelle d’observation de BNP-Paribas Personal Finance, accessible au grand public depuis 1995. Il est par ailleurs intervenant à l’ISCOM et auteur de billets d’humeur de décryptage pour différentes agences de communication. Il fait régulièrement des interventions sur les thèmes du futur du commerce, des villes et de la consommation. 

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