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Ad Valoris s’entretient avec Nadine Gobet, directrice de la Fédération Patronale et Économique et conseillère nationale

En quelques mots

Un échange lucide sur l'accumulation des normes, l'intelligence artificielle et les véritables atouts de l'économie suisse.

Comment l’appareil économique helvétique se présente-t-il dans sa réalité actuelle, mais aussi dans ses perspectives, face au concert économique mondial ? Directrice de la Fédération Patronale et Économique et conseillère nationale, Nadine Gobet livre une analyse lucide des défis qui attendent nos entreprises, et sur ce qui fait qu’elle garde une inaltérable confiance en l’avenir.

Nadine, une première question sur ce que diriger une entreprise veut dire en 2026, en Suisse : est-ce plus difficile qu’il y a 20 ans ?

Je ne dirais pas que c’est plus difficile, mais certainement différent, et ce, pour des raisons qui ne sont pas uniquement économiques. Ce qui a changé, c’est plus largement ce qui définit aujourd’hui la relation au travail. Pendant longtemps, les PME fonctionnaient selon des schémas hiérarchiques verticaux. Les décisions descendaient du noyau stratégique vers les équipes et cette organisation était globalement acceptée. Aujourd’hui, les aspirations des collaborateurs s’incarnent dans le sens et le bien-fondé de leur activité, dans leur contribution décisionnelle active et dans la prise en compte des tendances sociétales.

La crise du Covid a été un accélérateur de ce changement. Les Suisses se sont interrogés sur leurs priorités, leurs valeurs et sur la place que devait occuper le travail dans leur vie ; et cette réflexion influence le fonctionnement des entreprises. L’évolution est plus perceptible encore chez les jeunes. Là où ma génération associait l’accomplissement personnel à la réussite professionnelle, les nouvelles générations recherchent désormais un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Le salaire n’est plus le seul critère : la flexibilité, les possibilités de télétravail, la qualité de l’environnement de travail et les perspectives de carrière et d’épanouissement personnel pèsent maintenant dans leurs choix. Je ne porte d’ailleurs aucun jugement de valeur sur cette évolution. Elle existe et les employeurs doivent s’adapter. D’autant plus que, dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre qualifiée, attirer puis fidéliser les talents est devenu un enjeu stratégique.

Les dirigeants évoquent souvent une accumulation de contraintes administratives et réglementaires. Cette complexité est-elle devenue un frein au développement des PME ?

Oui. Cette complexité s’est indéniablement accrue et constitue pour moi une véritable préoccupation. Les PME que nous accompagnons témoignent de l’intensification éreintante des procédures et des contrôles. Lorsqu’un événement survient, la réponse consiste presque toujours à instituer une loi supplémentaire, une directive ou une nouvelle obligation administrative. La société accepte de moins en moins la prise de risque. Pourtant, toute activité économique comporte une part de risque. Cette inflation normative touche des entreprises qui ne disposent pas des moyens humains ou financiers pour y faire face. Les grandes sociétés peuvent créer des départements spécialisés dans la conformité ou la durabilité. Les PME, elles, n’en ont pas les ressources.

À cela s’ajoute une forme de contradiction dans nos comportements citoyens. Nous exigeons des entreprises suisses qu’elles respectent des normes toujours plus strictes en matière de santé, de sécurité ou de durabilité, tandis que les plateformes étrangères fournissent toujours plus de produits en Suisse, et ne sont, elles, pas soumises aux mêmes exigences.

« Si je suis convaincue qu’il faut préserver des règles, ce ne doit jamais devenir une fin en soi. Les collectivités publiques sont là pour créer les conditions qui permettent aux entreprises de se développer, pas pour freiner leur activité. »

L’intelligence artificielle présente de nouvelles déclinaisons, notamment les robots humanoïdes. Est-ce une menace pour l’emploi ?

Comme souvent avec les grandes ruptures technologiques, tout dépendra de l’usage que nous en ferons. L’intelligence artificielle représente une opportunité pour les entreprises, qui gagneront ainsi en efficacité, automatiseront certaines tâches répétitives ou accéderont plus rapidement à l’information. En revanche, je ne crois pas qu’elle puisse se substituer à ce qui fait la valeur du jugement humain. Une réponse générée par une intelligence artificielle peut être extrêmement pertinente, mais, sans esprit critique, le risque est de considérer comme vrai tout ce qui est produit par une machine.

Les progrès technologiques ne doivent pas être combattus, mais ils ne se justifient que par l’autorité des qualités humaines : la capacité de raisonner, de prendre du recul, d’exercer son discernement, de coopérer, de concevoir pour le bien collectif. Nous devrons apprendre aux jeunes à utiliser ces outils, mais aussi à conserver leur faculté d’analyse. Une société qui renoncerait à son esprit critique au profit de réponses toutes faites prendrait un risque rédhibitoire.

Face aux bouleversements technologiques, économiques et géopolitiques, quels seront, selon vous, les principaux atouts des entreprises suisses dans les dix prochaines années ?

La Suisse n’a pas le loisir de fonder sa prospérité sur ses ressources naturelles. Nous n’avons ni pétrole, ni gaz, ni matières premières en abondance. Notre force réside dans notre capacité d’innovation, dans la qualité de notre système de formation et dans l’excellence de nos compétences. Les entreprises suisses investissent dans la recherche, développent des produits à forte valeur ajoutée et misent sur la qualité plutôt que sur les volumes.

Notre système de formation dual constitue également un avantage exceptionnel. Il permet aux entreprises de disposer rapidement de collaborateurs opérationnels tout en créant des passerelles ininterrompues entre pratique et savoirs. Dans un monde où les technologies évoluent à une vitesse inédite, cette capacité d’apprendre en permanence sera essentielle. Je suis convaincue que les structures qui réussiront seront celles qui renforceront leur veille et leur pouvoir d’innovation.

Le monde politique mesure-t-il suffisamment les réalités vécues par les entreprises ?

Les échanges existent et ils sont indispensables, mais il reste un décalage entre la manière dont une mesure est pensée et la façon dont elle sera concrètement appliquée dans une entreprise. Lorsque l’on élabore une nouvelle réglementation, c’est parce que l’on souhaite améliorer une situation, renforcer une protection ou répondre à une préoccupation de la société. Mais il est essentiel de mesurer également les conséquences pratiques de ces décisions. Chaque nouvelle obligation représente du temps, des ressources humaines, des coûts administratifs et parfois une perte de compétitivité. Pris isolément, chaque texte peut sembler raisonnable. C’est leur accumulation qui finit par peser sur les entreprises, en particulier sur les PME.

Je plaide donc pour une approche pragmatique. Avant d’ajouter une nouvelle règle, il faut toujours s’interroger sur sa réelle valeur ajoutée et sur ses effets concrets. La Suisse a longtemps construit sa prospérité grâce à un système libéral et à un environnement favorable à l’initiative économique. Préserver cet équilibre constitue, à mes yeux, une responsabilité collective.

Face aux tensions géopolitiques, aux ruptures d’approvisionnement, à la transition énergétique et autres droits de douane, demeurez-vous optimiste pour l’avenir de l’économie suisse ?

Oui, profondément. Nous traversons une période complexe et personne ne peut ignorer les défis qui se présentent. Notre économie doit composer avec une instabilité internationale, une concurrence accrue, des exigences réglementaires plus nombreuses et des mutations technologiques d’une ampleur inédite. Mais l’histoire de la Suisse démontre justement que notre pays a toujours su transformer les contraintes en opportunités. Nos entreprises ont développé une remarquable capacité d’adaptation. Elles innovent, investissent dans les compétences, recherchent en permanence d’autres marchés et savent remettre en question leurs modèles lorsque cela devient nécessaire.

Je souscris à cette vision, qui repose sur la responsabilité, la qualité du dialogue entre les partenaires, sur notre système de formation, mais aussi sur une volonté constante de trouver des solutions plutôt que de subir les difficultés. À condition de préserver un environnement qui encourage la créativité, qui fasse confiance aux entreprises et qui évite les excès réglementaires, la Suisse continuera à compter parmi les économies les plus performantes du monde.

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« L’histoire de la Suisse démontre justement que notre pays a toujours su transformer les contraintes en opportunités. Nos entreprises ont développé une remarquable capacité d’adaptation. »

 

Nadine Gobet, Directrice de la Fédération Patronale et Économique et conseillère nationale

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